
Mayotte, la crise et la révolution contre la vie chère.
Par Kira Bacar ADACOLO, Attaché parlementaire européen, Stagiaire de l’ENA en 2010-2011.
Publié le 10 Novembre 2011 à 22h00
Une des revendications des manifestants sur la place Zaina Mdéré
Depuis plus d’un mois et demi, le nouveau Département de Mayotte est entrain de vivre une grave crise sociale qui bouleverse sa population et déstabilise son économie déjà très fragilisée par la crise mondiale. Ce mouvement social, d’une ampleur sans précédent, trouve son origine dans un élément fédérateur : la vie chère à Mayotte.
Mais plus généralement, cette crise de la vie chère est la conséquence d’un profond malaise ressenti par l’ensemble de la société mahoraise, du fait notamment de la situation difficile des finances publiques locales. Elle révèle par ailleurs des problématiques sociétales en relation avec l’emploi, l’éducation, l’avenir de plus de quatre mille jeunes qui rentrent chaque année dans le marché de l’emploi…
Au terme de trois semaines de manifestation, marquées par une forte mobilisation des Mahorais dans ce combat contre la vie chère, un homme de 39 ans a trouvé la mort à Mamoudzou, le mercredi 19 octobre 2011, dans des affrontements qui opposaient jusqu’au lundi dernier les forces de l’ordre et les manifestants. Rendons hommage ici à El Anziz Ali, martyr de la vie chère, ayant laissé une femme et cinq enfants orphelins ; qu’Allah lui accorde sa bénédiction. Amine ! C’est la crise.
Nous vivons et traversons en effet une période agitée. Depuis quelques années, la société mahoraise ne cesse de se transformer et on voit mal où on va. S’il est normal que les choses changent, les évolutions sont néanmoins incontrôlées. L’actualité paraît sombre. Une crise économique internationale, des pays au bord de la faillite, l’euro menacée… Notre Département n’est pas épargné, notre développement est compromis. L’économie ralentit, la vie devient de plus en plus chère et le taux de pauvreté augmente à Mayotte. Le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté à Mayotte est impressionnant et ne cesse de croître.
Les Mahorais ne sont certes pas habilités à agir face aux mécanismes économiques et financiers mondiaux, mais à la crise qui frappe notre Département, nous pouvons opposer une stratégie de bonne gestion des affaires publiques. Les monopoles, les ententes et les abus de positions dominantes étranglent l’économie mahoraise sous le poids d’une immigration massive ; et la protection sociale à 25% du niveau national ne répond pas aux aspirations de la population. Pendant ce temps, des dizaines de milliers de personnes touchent des prestations minimales et vivent dans la pauvreté.
C’est une crise économique. Vous le constatez quotidiennement : les provisions se font chères et votre pouvoir d’achat diminue. Pourtant, les produits alimentaires, essentiels, de consommation courante, sont jusqu’à 30% moins chers dans le Département voisin de La Réunion. L’énergie lié aux carbures et les télécommunications se paient également considérablement plus chers à Mayotte qu’ailleurs. Il s’agit des besoins les plus élémentaires que chacun devrait, au moins, pouvoir satisfaire. Les Mahorais veulent que cesse cette exploitation honteuse et que diminuent les prix des denrées de première nécessité, qui sont taxées comme des produits de luxe. Il est grand temps de libérer la concurrence et les marchés, notamment de l’énergie. Tous les monopoles, avec leurs pratiques douteuses doivent être cassés. Seule une véritable concurrence fera effectivement baisser les prix.
C’est une crise financière. Lors du vote du budget primitif 2011 du Conseil général, l'assemblée départementale a fait réjouir tout le monde, hors mesure, de la baisse du déficit budgétaire de 90 à 40 millions d’€, pour laquelle l’ensemble des conseillers généraux avait trinqué. Quelques semaines après, le Chambre régionale des comptes a révélé que le déficit budgétaire du Conseil général de Mayotte en 2011 s’élève à 65 millions d’€. Les Mahorais souhaitent disposer d’un budget stable et d’une économie saine, et veulent que les élus soient capables d’apporter des solutions à cette situation avec des orientations en matière économique, que les compétences régionales dont le Département de Mayotte exerce désormais, leurs offrent.
C’est une crise sociale. Nous vivons bien dans un Département français ; cependant la majorité de la population de Mayotte vit sous le seuil de la pauvreté, nombreux sont ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts et de plus en plus de travailleurs n’arrivent plus à vivre décemment de leur revenu du travail. L’égalité républicaine, l’un des trois principes fondamentaux de la devise de la République Française à laquelle nous appartenons intégralement, aurait la vocation de nous protéger avec un système de sécurité sociale, mais il apparaît que nos concitoyens dans le besoin ne sont pas toujours aidés dans la mesure qu’il conviendrait. Si nous voulons être en mesure de faire vivre les séniors d’aujourd’hui et de payer les retraités de demain, il faut mener dès aujourd’hui une autre politique.
C’est une crise morale. Les normes et les valeurs de Mayotte ne sont plus évidentes. La société mahoraise devient de plus en plus rude, le respect a disparu et les faits de violence se multiplient. La prégnance de la délinquance juvénile amplifie un certain nombre de difficultés et l’abandon de l’éducation à la culture mahoraise devient un facteur de désordre social. Des valeurs telles que la religion sont reléguées au second plan. Si nous ne restaurons pas les valeurs morales musulmanes, tel que l’enseignement de l’Islam, à l’instar de ce qui est pratiqué dans les départements d’Alsace et de la Moselle pour l’enseignement du catéchisme à l’école publique, l’avenir s’annonce sombre. De surcroît, le sentiment civique traverse une crise profonde. Le respect de la propriété d’autrui ou publique disparaît.
La classe politique ne doit pas commenter tous ces faits mais doit réagir par des actions concrètes. Il faut trouver des solutions, relevant de la prévention, de l’éducation et de l’insertion, pour éradiquer les comportements contraires aux normes tels que l’agression gratuite, l’incitation à la violence ou le vandalisme dans les rues.
Un revirement est possible. Bon nombre de problèmes peuvent être résolus, en changeant les méthodes d’action politique et en adoptant de véritables politiques sociales et efficaces, des mesures permettant de créer un climat favorable à l’emploi, en soutenant les jeunes porteurs de projets et créateurs d’entreprises, avec le choix de la préférence locale, afin de permettre de laisser le développement économique de Mayotte aux mains des Mahorais, mais en portant aussi le combat des corrections des droits sociaux nécessaires, haut et fort, auprès des instances de l’Etat. Bref, il est nécessaire d’adopter une autre politique, dénuée d’intérêt personnel, mais une politique pour l’intérêt de tous les Mahorais, à l’image de cette révolution contre la vie chère... |
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